Politique et violence

La Revue Nouvelle n° 3/ 2018
Première édition

La violence est omniprésente en politique. Elle l'est, par exemple, au travers des affrontements parfois musclés entre les adversaires du jour qui sont souvent les partenaires du lendemain. On accuse l’autre du pire, on l’invective, on le dénigre, voire on en vient aux mains dans un hémicycle.

Il y a une théâtralisation des divergences, une sorte de rituel dont l’objectif semble être de suggérer que, derrière les ressemblances visibles, il y aurait des différences profondes.

Mais, à côté de cette mise en scène de la violence, il y a une violence réelle. Celle qui se développe vis-à-vis des minorités et des minorisés — les femmes, les un-peu-trop-basanés, les pas-assez-riches — est d’une tout autre nature. Loin de jouer au duel singulier, il s’agit de disqualifier le discours, de nier la légitimité, même en tant qu’adversaire.

La violence est liée au politique bien au-delà du débat parlementaire. Son exercice est ainsi l’une des visées de la conquête du pouvoir et, partant, de la maitrise de l’appareil d’État. Les services de sécurité et l’appareil militaire sont à cet égard, de la manière la plus évidente, un bras armé au service de qui saura s’en faire obéir. C’est ainsi que la conquête du pouvoir peut se faire sous l’égide d’un projet politique de réorientation, voire d’accroissement, de la violence étatique. Il n’est que d’écouter les propositions de la droite dite « décomplexée » pour s’en convaincre. Pénétrer le domicile des allocataires sociaux ou des hébergeurs de migrants, installer l’armée dans les rues, priver de liberté les opposants et les déviants, mater les protestations et les révoltes sont autant de projets banals de recours à la violence.

Il y a une pensée néolibérale de la violence, qui tourne autour du sécuritaire, théorisée notamment dans l’évaluation des risques et la gestion des catastrophes. Mais aussi une pratique néolibérale de la violence : une prolifique économie de la sécurité, une communication rodée et rentable, elle aussi, qui proclame sans relâche le caractère « objectif » du choix de l’usage de la violence. « On ne pouvait faire autrement, déjà comme ça on est beaucoup trop généreux », répètent en chœur les ministres de l’Intérieur d’un peu partout. À les entendre, la violence serait un geste rare, une exception. Or, il en est quotidiennement fait usage : pour rendre étanches les frontières de l’Europe, pour contenir le mécontentement social, pour discipliner certaines populations, pour protéger des intérêts vitaux à l’étranger, pour aménager le territoire, pour défendre « nos » valeurs… Malgré ce fait, cette pensée est pour le moment fortement hégémonique, d’une part, parce qu’il n’y a pas d’autres manières de penser et de pratiquer la violence dont le poids social soit comparable aujourd’hui et, d’autre part, parce qu’elle est relativement peu contestée.

Ainsi, cette violence est soutenue par un discours qui la légitime, avant même le premier coup de matraque, le premier gazage de manifestant, la première incarcération d’un sans-papiers ou la première perquisition, et met en place une violence symbolique qui désigne les cibles à venir d’une violence plus concrète et y prépare les esprits. Ainsi, ceux qui éprouveront le poids des matraques et de l’emprise de l’État sont-ils ceux qui, de manière régulière, sont dénoncés, mis en cause et stigmatisés dans les discours des élites politiques et socioéconomiques.

Dans le présent dossier, nous avons voulu poser la question de la violence en contexte politique, au-delà des discours lénifiants sur la nécessité de la réduire, voire de s’en passer et, au-delà des considérations, sur notre légitime réaction aux provocations de nos ennemis.

C’est ainsi que le dossier s’ouvre sur une contribution de Guillermo Kozlowski dans laquelle il s’interroge sur les processus de désignation de populations comme cibles d’une violence légitime. Remontant à la colonisation et à la dénonciation des « sauvages » que furent les paysans et les ouvriers, il montre comment l’État, mais aussi divers groupes de pouvoir, en attribuant une violence à certains, légitiment la leur propre, et comment ce mécanisme permet de rendre invisible tout motif de contestation ou de révolte dans le chef des stigmatisés. Si le colonisé, le paysan ou l’ouvrier n’est qu’un cannibale, comment imaginer qu’il puisse revendiquer quoi que ce soit ? Comment penser que sa violence puisse être politique ? Ces mécanismes se déploient à partir du XVIIe siècle et sont encore à l’œuvre aujourd’hui, dans la désignation du radical, cet ennemi absolu contre lequel toute violence est bonne. La mise en scène de la violence et de l’altérité de l’ennemi forme ainsi un trou noir dans lequel tout se trouve permis. Dans la dernière partie de son texte il propose une autre manière de penser la violence, à travers notamment une pensée du conflit.

Pour sa part, Chedia Leroij s’interroge sur l’impunité de l’exercice de la violence. Du lynchage en famille de Noirs-Américains aux politiques antiterroristes, elle remonte le fil des mécanismes assurant l’immunité à ceux qui, en tant qu’agents de l’État ou en tant que simples citoyens, exercent une violence visible et connue de tous. Il n’y a alors pas d’État de droit ni d’usage légitime de la violence qui tiennent, tant le déni de justice est partie intégrante du mécanisme. Se donne au contraire à voir une continuité des régimes d’exception et l’absence totale de protection de certaines populations contre la violence. Au travers de la désignation de périls majeurs, de l’identification de fauteurs de troubles et de la mise en place de réactions brutales, mais dites nécessaires, se bâtit un système pérenne de recours à la brutalité. Ainsi, aujourd’hui, c’est l’étiquette de terroriste qui justifie le pire, en attendant sans doute l’émergence de nouvelles figures de la peur.

Dans le fil de cette réflexion, la contribution de Renaud Maes rend compte de recherches empiriques portant sur les jeunes partis en Syrie ou candidats au départ, mais empêchés de s’y rendre. Se dévoile à cette occasion une figure bien différente de celle qui est mise en scène dans les discours dominants. Loin du jeune en rupture de ban, nihiliste fou et prêt à tout, se donne à voir un individu ayant fortement intégré l’impératif néolibéral d’être un entrepreneur de soi. Ayant cru à la promesse méritocratique d’un système qui tente de camoufler la reproduction sociale la plus radicale sous les atours de la responsabilisation et de l’activation, ces jeunes issus de milieux ne leur garantissant aucune ascension sociale sont avant tout des déçus. Ils trouvent dans les invites des recruteurs de Daesh la perspective d’une honnête récompense de leurs investissements personnels. De la sculpture de son corps dans des salles de fitness au départ pour les rangs de l’armée islamique, il y a une continuité, celle de la perspective de travailler dur pour obtenir un résultat à la hauteur de son acharnement. C’est le passage d’un « je » en situation d’échec à un « nous » entravé par « eux » qui permet l’adhésion au projet jihadiste. La violence de ces jeunes apparait alors comme un des multiples avatars de celle, généralisée, d’un système néolibéral qui enjoint aux individus de se sacrifier sur l’autel de la réussite.

Opérant un retour vers l’État, Cristal Huerdo Moreno et Christophe Mincke tentent de décoder l’investissement dans la violence des gouvernements conservateurs de Mariano Rajoy (Espagne). De la constitution d’un cadre légal favorisant la répression de la contestation et l’impunité des violences policières à l’usage de l’arsenal antiterroriste, notamment sous la forme de la très vague « apologie du terrorisme », pour réprimer les opposants, en passant par le contrôle des médias, c’est tout un système de brutalisation de l’État qui est mis en place, projet politique d’une droite « décomplexée » pour laquelle l’État fort est un État qui inflige des souffrances plutôt que de les soulager. À ce titre, l’Espagne n’est qu’un exemple parmi bien d’autres, annonciateur de rudes affrontements.

Enfin, le dossier se clôt sur un test qui vous permettra de définir quel type de violence vous exercez vous-mêmes. Anathème vous engage à mieux vous connaitre, vous qui, comme tout citoyen, n’êtes certainement qu’une graine de terroriste ou de preneur d’otage… Mais quelle graine, précisément ?


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Spécifications


Éditeur
La Revue nouvelle
Auteur
La Revue Nouvelle,
Revue
La Revue Nouvelle
ISSN
00353809
Langue
français
Catégorie (éditeur)
Sciences économiques et sociales > Sciences politiques et sociales
Catégorie (éditeur)
Sciences économiques et sociales
BISAC Subject Heading
SOC000000 SOCIAL SCIENCE
Code publique Onix
05 Enseignement supérieur
CLIL (Version 2013-2019 )
3080 SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES, LETTRES
Date de première publication du titre
05 juin 2018
Type d'ouvrage
Numéro de revue

Livre broché


Date de publication
01 janvier 2002
ISBN-13
9782930344164
Ampleur
Nombre de pages de contenu principal : 600
Code interne
56367
Format
16 x 24 x 3,3 cm
Poids
947 grammes
Prix
35,00 €
ONIX XML
Version 2.1, Version 3

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Sommaire


Avant-propos 5
Sens et valeurs au travail
Sens du travail : Définition, mesure et validation
Estelle Morin 11
Le travail et les activités hors-travail
Michèle Joulain 21
Représentation de l'employabilité et valeurs accordées au travail
Dominique Ferrieux & Clémence Lafon de Lageneste 29
Les acteurs associatifs, motivations, compétences, valeurs
Christiane Yeremian 37
Développement de carrière et intersignification des milieux de vie des salariés à temps partiel
Catherine Rosa 49
L'investissement/désinvestissement des jeunes cadres dans les différents domaines de vie (professionnel, familial et social)
Claudine Moutou & Christine Gudeste 59

Implication au travail : formes, développement et conséquences
Modèles d'organisation et implication au travail
Maria Auxiliadora Diniz de Sa & Claude Lemoine 71
L'organisation et le supérieur comme sources de support et cibles d'implication, une étude longitudinale
Florence Stinglhambe & Christian Vandenberghe 81
Distinction entre justice procédurale et justice interactionnelle dans leur prédiction de l'engagement affectif
Julie Camerman, Stéphan Vandegaart, & Christian Vandenberghe 91
Étude des relations entre les dimensions de l'implication organisationnelle et de la performance au travail
Tanguy Dulac 101
Définition et mesure de l'engagement normatif
Pascal Paillé 111
Changement de l'implication organisationnelle au cours du temps, approche par un modèle de croissance latente
Kathleen Bentein, Christian Vandenberghe, & Florence Stinglhamber 117
Étude du lien entre l'implication du personnel et la satisfaction client, une investigation dans une chaîne de restauration rapide
Jean-François Fil & Kathleen Bentein 127
Validation d'un modèle multidimensionnel de la justice
organisationnelle
Julie Camerman, Ingrid Thomas, & Christian Vandenberghe 137
La satisfaction et ses conséquences.
Satisfaction à l'égard de l'emploi, analyse comparée auprès de personnels commerciaux et de responsables
Christine Lagabrielle & Anne-Marie Vonthron 149
Satisfaction, implication et autonomie dans le travail
Claude Lemoine & Julie Bouton 159
Examen du rôle de la satisfaction à l’égard de la rémunération dans l’intention de quitter l’organisation
Caroline Schrauben & Florence Stinglhamber 169
L'intention de s'absenter, ses liens avec le comportement d’absence
Roland Foucher & Philippe Moreau 179
Mobilité occupationnelle et satisfaction au travail au sein des organisations scientifiques argentines
Miriam Aparicio 187
Comportements antisociaux au travail
Validation d'une classification intégrée des comportements antisociaux au travail, une approche novatrice
Geneviève Leblanc, Marjorie Simard, Philippe LeBrock, Phanie Rioux, & Jean-Yves Frignon 201
Un modèle de frustration-agression comme explication des comportements antisociaux au travail
Catherine St-Sauveur, Geneviève Leblanc, André Savoie, & Luc Brunet 209
Lien entre la justice organisationnelle et les comportements antisociaux au travail
Mylène Duval, Julie Ménard, André Savoie, & Luc Brunet 219
La personnalité comme variable prévisionnelle des comportements antisociaux au travail
Philippe LeBrock, Marjorie Simard, Luc Brunet, & André Savoie 231
Les sous-cultures organisationnelles ont-elles un lien avec l’émission des comportements antisociaux au travail?
Marjorie Simard, Catherine Girard, Philippe LeBrock, André Savoie, & Luc Brunet 241
Le climat organisationnel et les comportements d’agression en milieu de travail
François Courcy, André Savoie, & Luc Brunet 251
Le climat de travail comme variable prévisionnelle des comportements antisociaux au travail
Annie LaFrenière, Geneviève LaGarde, Luc Brunet, & André Savoie 261
Habilitation au travail
Que savons-nous de l'habilitation psychologique après une décennie de recherche ?
Patrice Gobert & Jean-Sébastien Boudrias 273
L'habilitation au travail : Des pratiques de gestion aux comportements des employés
Jean-Sébastien Boudrias, André Savoie, & Estelle Morin 283
Un examen des antécédents et des conséquences de l'habilitation psychologique
Araceli Cancino 293
Enjeux actuels du leadership
Le leadership de grandes valeurs : Stratégies pour intégrer performance, compétence et éthique dans les entreprises
Thierry Pauchant & Estelle Morin 305
Développement d'un leadership transformationnel par la pratique du dialogue
Mario Cayer, Marie-Ève Marchand, & Louis Roy 313
Leadership transformationnel des infirmières en chef et contexte de travail, impact sur l'équipe infirmière et la satisfaction des patients
Sabine Stordeur, Christian Vandenberghe, & William D'hoore 323
Genre et leadership : Une étude chez des infirmièr(e)s
Agnès Van Daele 333
Leadership dans les équipes de travail virtuelles, un examen du rôle des processus cognitifs
Kathleen Boies 341
Soutien du leader et activités innovantes
Florence Aigrot 351
Les comportements suscitant la confiance des subordonnés, un examen de trois déterminants possibles
Annik Ebacher, Danielle Desbiens, & Roland Foucher 361
Le support perçu du supérieur comme prédicteur du support organisationnel perçu, le rôle modérateur de l’identification du supérieur à l’organisation
Anne-Pascale Dejong & Florence Stinglhamber 371
L’efficacité des équipes de travail
Les objectifs de groupe et le rendement des équipes
Caroline Aubé, Vincent Rousseau, & André Savoie 383
Le fonctionnement interne et le rendement des équipes
Vincent Rousseau, Caroline Aubé, André Savoie, & Claude Larivière 393
L’interdépendance entre les équipiers comme déterminant de l’efficacité groupale, une nouvelle étude
Catherine Guertin, André Savoie, & Claude Larivière 403
Liens entre la diversité des équipiers et l'efficacité groupale
Jacques Forest, Anica Zarac, Claude Larivière, & André Savoie 413


Représentation sociale du partenariat : L'objectif de la performance à l'épreuve de l'idéal du groupe
Martine Jauvert & Irène Bianzina 423
Culture et climat dans les organisations
Changer la culture organisationnelle, du contenu au processus
José Neves 435
Innover ou se structurer, le dilemme des créateurs de start-up
Raymond Fraccola & Claude Lemoine 449
Culture de concertation et changements organisationnels au sein d’organisations et de collectivités québécoises
Pierre Deschênes 459
Émergence, évolution et résolution de conflits au sein d’une organisation à double culture, l’exemple d’une communauté religieuse québecoise
François Huot , Ghislaine Guérard, & Bluma Litner 469
Fonctions psychologiques et sociales du développement de soi dans l'organisation, étude d’un système organisationnel
Valérie Brunel & John Cultiaux 479
Processus cognitifs, structures organisationnelles et action
Axelle Bardin & Céline Sauvezon 489
Cultures d’apprentissage: l’échelle OCA
Teresa Rebelo, Adelino Duarte Gomes, & Leonor Cardoso 497
Pratiques de gestion des personnes dans les organisations
Valorisation humaine dans les entreprises, mythe ou réalité ?
Maria Auxiliadora Diniz de Sà, Ana Carolina Kruta de Araùjo, Nilda Maria Domingos Mendes, & Elaine Cristina Barros 511
Paradoxes et ambiguités dans les pratiques de gestion des hommes dans l'entreprise, cas de certaines entreprises tunisiennes
Chabbi Radhia Halouani 517
L’influence des pratiques de GRH sur la performance des entreprises coopératives canadiennes
Michel Arcand, Mohamed Bayad, & Bruno Fabi 527
Impacts de certaines pratiques de GRH sur la performance organisationnelle et financière de PME
Richard Lacoursière, Bruno Fabi, Josée St-Pierre, & Michel Arcand 537
D’une logique de poste à une logique compétence, exemple de Roc IDF
Joël Marcq 547
Le décalage académique-gestionnaire dans l'évaluation de l'efficacité organisationnelle, une étude dans une école polytechnique
Nelson Ramalho & Asunción de Palol 557
Psychologie du consommateur
Effet de récence en publicité comparative, une application aux marques non connues
Stéphanie Abs & Philippe Beguin 569
Des mythiques messages subliminaux aux mesures implicites de la mémoire, applicabilité pour la mesure d'exposition publicitaire sur internet ?
Arnaud Pêtre 579